L’importance de se réaliser, 2ième partie

L’importance de se réaliser, 2ième partie

Dans la mesure et non dans la démesure

Prendre conscience que l’on vit un épisode initiatique est en soi très positif. Cela nous permet de passer à travers l’expérience et d’en sortir grandi. Quand on prend conscience, c’est plus facile d’habiter notre état qui est souvent mis à l’épreuve. On peut prendre des heures, des mois, des années à vaincre certains adversaires. Il ne faut jamais se décourager. Donnons-nous rendez-vous dans l’aboutissement.

Voici la suite de mon histoire !

Après quelques années à travailler comme infirmier auxiliaire, certains problèmes ont refait surface. Le premier a été une calcification à l’os qui provoquait des irritations au niveau des tissus internes sous le genou de ma jambe amputée. Alors de fortes douleurs sont apparues. Je me disais que j’étais capable de vivre avec ça. J’en avais connu d’autres. C’était le début de ma regrettable grande rechute.

Au lieu de demander un temps de pause pour me reposer, j’ai continué à nier mon état…

Un autre problème qui semblait banal a pris des dimensions considérables. J’étais familier avec les folliculites. C’est normal pour moi, car je dois porter un manchon de silicone dans ma prothèse afin de protéger ma peau de l’intense frottement journalier à la marche. Mais voilà qu’après quelques semaines, j’ai dû me rendre à l’évidence. Elle était très infectée et commençait à prendre des proportions démesurées.

Au lieu d’aller consulter à l’hôpital et de m’arrêter quelque temps, j’ai persisté, continué à marcher et j’ai travaillé ainsi. Pour pallier la douleur, j’ai dû compenser avec ma jambe gauche pour soulager mon membre amputé. Résultat, ma cheville était tellement enflée que j’avais du mal à appuyer sur le frein de mon auto. Quand tu fais du soin à domicile, ta voiture est un instrument de travail à part entière. Je ne prenais à l’époque aucune médication pour pallier ma douleur. Suite à mes interrogations, j’avais demandé à un collègue ce qu’il pensait de mon problème à la jambe. Je lui avais même demandé de ne pas en parler à ma patronne. Ses recommandations étaient claires, je devais m’arrêter. Mais j’avais peur de décevoir, la crainte qu’elle ne me fasse plus confiance. Nous étions en avril.

Voyez ici la persistance et l’aveuglement qui m’habitait… J’étais déjà rendu trop loin, parfois il faut désespérément frapper un mur pour comprendre…

Malgré la douleur et la gravité des blessures, j’ai continué à travailler en espérant guérir. La folliculite était tellement infectée qu’elle s’était rendue jusqu’à l’os.

En novembre 2012, je suis entré au travail comme à l’habitude. J’ai fait le tour des bureaux des infirmières afin de récupérer les dossiers nécessaires aux soins que j’aurais à faire, quand soudain j’ai senti que j’étais rendu au maximum de ma résistance physique. Ce matin-là, j’ai compris que j’étais incapable de continuer…

J’ai encore beaucoup de difficulté avec cette étape. Même en vous le racontant, car je pensais intérieurement à ce moment-là que je devais mettre un terme à ce métier qui m’avait rendu tellement heureux.

Je suis allé voir ma patronne pour lui apprendre que je n’avais pas la capacité de faire ma journée de travail. Elle a compris très rapidement, je devais être blanc comme un drap. Elle me dit d’aller à la maison me reposer afin de soulager ma blessure. Je lui explique que mon cas est beaucoup plus grave que cela. Je lui dis que je dois me rendre à l’urgence immédiatement et que j’allais même avoir de la difficulté à y parvenir seul. J’étais à ce point meurtri.

Intérieurement, j’étais anéanti, troublé par mes douleurs physiques et mentales. J’avais un sentiment redoutable d’échec. En route vers l’hôpital, une phrase passait en boucle dans ma tête (ils t’ont fait confiance et t’as échoué, t’en as pas le droit). Arrivé à l’hôpital on me mit sur une civière afin de m’administrer des antibiotiques puissants. J’avais de la fièvre et le bout de mes doigts et de mes orteils était engourdi. J’avais ce qu’on appelle une cellulite infectieuse avec une septicémie. Des germes étaient en train d’envahir mon organisme. Mon médecin me dit que j’étais très proche d’un choc septique ce qui est dangereux pour notre vie. L’os était aussi atteint, j’avais une ostéite. Sans raconter tous les problèmes que j’avais créés en compensant avec ma jambe (saine).

On a donc soigné mon infection, cela a pris quelques mois. La septicémie a été traitée immédiatement par des administrations d’antibiotiques intraveineux, qui a été lourd de conséquences. La folliculite a été plus longue à guérir. Ils ont dû s’y prendre par plusieurs fois. Il restait toujours des foyers d’infection profonds.

Après quelques mois, je suis retourné à l’urgence et le médecin de garde a réclamé une échographie afin d’aller voir ce que je sentais à l’intérieur, profondément sous la peau. Il y avait une poche d’exsudat, un liquide séreux contaminé qui devait disparaitre. Il me demanda si j’acceptais d’être opéré afin d’aller briser cette petite poche pour en faire sortir le méchant. Je croyais devoir revenir en chirurgie d’un jour, mais il me fit comprendre l’urgence d’agir immédiatement. Il gela l'emplacement par une injection. Les zones infectées sont très difficiles à anesthésier. Alors il prit son scalpel et profondément avec l’aide de l’échographe il la perça. Un généreux liquide putréfié sortit de là. C’était noir, suite à cela on m’installa un drain pour la guérison.

Vous savez, je vous écris ceci afin de mettre en lumière l’absence de sentiment relié à ma douleur physique et mon aveuglement. Mon désir profond était de retourner travailler le plus tôt possible malgré tous les problèmes engendrés. Je n’avais rien compris et pourtant j’étais dans un état pitoyable. C’est incroyable quand même.

Après avoir réalisé ce qui m’arrivait, suite à cette prise de conscience, et après avoir compris qu’un retour au travail n’était pas envisageable avant longtemps, j’ai sombré dans une dépression. J’ai dû me reconstruire de l’intérieur. Aujourd’hui je vais bien, mais cela aurait pu être évité. Il me fallut plusieurs années afin de comprendre ce qui m’avait poussé à cet intense acharnement au travail…

Nous sommes en 2017, je suis encore en arrêt de travail suite à ce surmenage. Je vais devoir me faire opérer de nouveau afin d’essayer d’enrayer mon problème, car je suis difficilement appareillable avec mes prothèses.

Je dois aussi vendre ma maison, car il n’est pas possible de l’adapter étant donné qu’elle est construite par paliers. À l’achat, j’étais en pleine forme, aujourd’hui, si je veux me respecter, je dois accommoder ma vie dans toutes les sphères. J’ai même vendu ma Harley Davidson que j’aimais tant, il faut être capable de se choisir. Pour moi, faire de la moto était un risque trop élevé. Voyez à quel point l’obstination et l’acharnement peut-être destructeur. C’est la SEULE raison qui a motivé le partage de ce bout de ma vie. Je veux venir en aide aux nombreuses personnes prises dans cet engrenage suffoquant.

Voyez ici le désastre causé par mon entêtement terrible et non parce que je suis amputé. C’est important. Mon obstination a compliqué ma vie pour toujours. Je devrai maintenant assumer mes limites, les respecter et réorganiser ma vie différemment. La vie finit toujours par gagner, n’oubliez jamais ça, nous sommes sur son terrain.

Le mois passé était le temps des renouvellements de licence pour infirmier auxiliaire. C’est la première fois que j’hésitais à le faire. J’étais déchiré de devoir l’envisager.

Dans les derniers mois, j’ai rencontré un orienteur afin de faire la liste de mes choix de carrières. J’avais complètement mis de côté le métier que j’adore. Car à force qu’on me dise qu’il n’était pas fait pour moi, j’ai failli y croire.

Après un grand choc dans la vie, il y a un temps qu’on appelle l’éveil. À ce moment, on reconnecte avec son état intérieur. Il y a donc équilibre et conscientisation dans l’expérience. C’est à ce moment précis que j’ai compris et su ou je devais m’en aller.

J’ai donc eu le réflexe de publier un mot sur Facebook afin de rejoindre le plus de monde possible pour m’aider à retrouver une place dans mon métier. À ce moment, j’ai compris que l’épreuve était derrière moi. Vos nombreux messages m’ont confirmé qu’il était possible pour moi d’exercer ma profession différemment en respectant qui je suis. Il est réaliste que je puisse encore aider dans ce milieu, je ferai ce qu’il faudra pour reprendre une place : MA place.

Merci de vos témoignages, vous savez, j’ai des collègues qui m’ont encouragé fortement à revenir. Je ne suis pas le seul à avoir des limites physiques. Certains ont des problèmes de jambes, d’autres de dos, certains sont obligés d’adapter les horaires en raison de la famille. Il y en a aussi qui sont incapables de lever des charges lourdes. Pourtant toutes ces femmes et ces hommes travaillent dans les milieux Hospitaliers, Ressources intermédiaires, CLSC, Soins à domicile, CHSLD, Infos santé, etc…

L’importance de se réaliser n’existe que dans le respect de nos limites. Soyons à l’écoute de notre corps. Respectons-le, il est notre véhicule, estimons-le. De même que notre esprit qui est conscient de nos débordements.

Vous savez, mon travail avait tellement pris de la place dans ma vie que j’étais derrière lui. Il passait avant moi. C’est incroyable, mais vrai.

Alors moi, c’était mon travail qui prenait toute la place. Vous, c’est peut-être l’amour du jeu, de la drogue, de l’alcool, de la nourriture, d’une compassion démesurée pour un être proche ou même d’une maladie. Soyez attentif au déséquilibre, car il est toxique et il finira par vous incommoder.

Je vous rassure, je vais mieux, mais j’ai dû aller chercher de l’aide, je n’aurais pas eu les outils nécessaires pour m’en sortir seul. Pour le moment, je suis encore en réparation, je prends soin de moi afin de pouvoir prendre soin des autres plus tard. Je suis dans la dernière courbe d’une longue guérison.

Ne devenez pas insouciant comme je l’ai été. Dans la société d’aujourd’hui, il est facile de s’y perdre. On idéalise souvent ceux et celles qui nous entourent. On pense que le bonheur appartient au voisin, car c’est ce qui transparaît sur les réseaux sociaux et même dans la vie de tous les jours. Alors on se défonce à s’oublier pour essayer de suivre le courant destructeur d’une société fréquemment trompeuse, superficielle et surtout expéditive.

En résumé, j’ai failli croire que mon handicap était le seul imputable de cette grande épreuve douloureuse. À première vue, on aurait pu le croire. Mais avec un regard conscient, j’ai enfin constaté que la responsabilité va au non-respect des limites.

L’épreuve est nécessaire afin qu’on puisse grandir. Le plus important est de comprendre et de mettre en pratique nos expériences dans le moment présent, car elle cache souvent l’évidence.

Merci de me lire, et n’hésitez pas à m’écrire, vous êtes toujours nombreux à le faire et cela me touche au cœur chaque fois.

Mon adresse: alainayers@hotmail.com

Alain Ayers

Auteur: Alain Ayers

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