L’importance de se réaliser

L’importance de se réaliser
(Dans la mesure et non dans la démesure)

Premièrement, je suis un accidenté de la route, alors j’ai la SAAQ comme assureur. Ils ne veulent pas reconnaître mon métier d’infirmier. Cela me désole, car je ne l’ai pas gagné dans une boîte à surprise. J’ai obtenu mon diplôme avec succès, au même titre que mes collègues. J’ai même été récompensé pour mes efforts au gala des remises. Il faut parfois lâcher prise, car il y aura toujours des combats perdus d’avance. J’ai obtenu mon diplôme dans la mesure de mes capacités. Au courant de mes activités professionnelles, mon obsession à la performance m’a projeté dans la démesure. On n’a pas besoin d’être handicapé pour agir ainsi. Un amputé de membre inférieur peut très bien faire ce travail. Il faut juste accepter de reconnaître certaines limites. J’ai des collègues qui ont pris plusieurs semaines à comprendre qu’il me manquait une jambe, ça ne paraissait pas. J’ai toujours très bien fait mon travail, je ne suis pas gêné d’en parler. La SAAQ devrait ouvrir ses œillères et changer de mentalité. C’est insultant et discriminatoire. Je me suis blessé dans le métier qui me passionne et aujourd’hui, on essaie de me convaincre que je n’ai pas les capacités pour être à la hauteur des tâches nécessaires et que ce métier n’est pas fait pour moi. J’ai bien failli y croire… C’était ma petite montée de lait !!

Maintenant voici le propos d’aujourd’hui.

Ce n’est pas la première fois que j’aborde ce sujet, mais je devais y revenir, car je constate que ce thème est encore d’actualité. Notre monde laisse croire qu’on doit être capable d’assumer n’importe quoi sur cette Terre : que la limite appartient au faible. Ça me désole !

Nous vivons dans une société qui propage certaines pensées magiques. Il est faux qu’on puisse présumer être capable de tout réaliser dans la vie. Nos choix doivent être faits avec certaines règles et beaucoup de maturité. Le respect de nos limites est très important et malheureusement, on n’en tient pas toujours compte. De plus, nous avons en tant qu’individus, des habilités qui nous sont propres. C’est la beauté du monde dans lequel nous vivons. Certains auront des capacités mathématiques incroyables alors que d’autres pourront jongler avec les mots. On essaie sans cesse d’expliquer l’inexplicable. Certaines personnes sont avantagées physiquement, ils sont forts de façon naturelle, d’autres sont plus ténus. C’est ainsi ! Les femmes ont certaines capacités que certains hommes n’égaleront jamais et vice et versa. Ce n’est pas moi qui l’invente, ce sont des études qui existent, mais qui sont constamment contestées. Car dans le monde actuel, il est impensable d’imaginer avoir des limites. Ça me choque, ça me trouble, car j’en ai souffert toute ma vie.

Prenons un jeune amputé, on pense encore que c’est valorisant de motiver le jeune en lui disant qu’il pourra faire ce qu’il veut dans la vie. L’idée première est de penser bien faire. C’est faux ! Un jour, il fera face à ces propres limites… Il faut changer cette mentalité car un moment donné, ce garçon deviendra un homme et il aura l’impression d’être un moins que rien le jour où il fera face à un échec dû au déni de ses limites. Il perdra sa confiance en soi, il essayera de se surpasser et finira par en payer le prix. Il existe des possibilités d’adaptation dans la vie, il faut s’en servir et surtout les enseigner.

On implante dans le mental de nos jeunes cette mentalité. Elle s’applique à tout le monde croyez-moi. Pas besoin d’être handicapé, nous avons chacun nos limites.

Je n’ai pas la prétention de vouloir changer le monde, car de toute façon, je n’en n’aurais pas les capacités. Mais j’ai tellement souffert de ce sentiment d’infériorité dû à mes échecs que je me sens responsable d’informer ceux qui auront à traverser une épreuve telle que la mienne.

Voici donc, un morceau plus détaillé de mon histoire.

Actuellement, je suis dans une tourmente incroyable qui est reliée à mon passé. Il y a trois raisons qui me poussent à vous la raconter. Premièrement, j’adore écrire, mais ce n’est sûrement pas la plus importante. La deuxième est la grande possibilité de guérison dans l’expression d’une expérience douloureuse et c’est toujours positif d’en parler. Il existe une troisième explication qui me porte à la relater afin de pouvoir aider dans mon écriture ceux et celles qui vivent des moments d’incertitude face à leurs limites fonctionnelles physiques et également psychiques.

Mon passé a laissé des marques, des cicatrices profondes qui embêtent et compliquent ma vie actuelle. Certaines de ces épreuves ont cassé la confiance en moi, essentielle dans l’exécution de mes projets. J’en ai pourtant énormément besoin aujourd’hui !

D’un autre côté, si j’écoute ma voix intérieure, elle me dit d’exercer un travail ou encore des activités qui n'entraveront pas mes capacités de confiance en soi. C’est probablement une protection qui me vient de mon subconscient.

Mais dans le concret, j’ai besoin de cette assurance, car elle est importante dans la réalisation de mes projets afin que je puisse m’épanouir. Cela me pousse à m'accomplir. Même si la marche peut sembler haute, il est vital que je choisisse ce chemin qui me paraît ardu. La difficulté ne veut pas dire au-delà de nos limites.

Une confiance en soi peut s’écrouler très rapidement et la reconstruire est une tâche colossale.

Je suis attiré vers des emplois qui requièrent toutefois beaucoup de confiance. Faire de la scène en musique ou encore au théâtre devant public. Le métier d’infirmier qui réclame quand même une grande confiance étant donné que nous avons la santé des gens entre nos mains. Ce sont des métiers demandant beaucoup et pourtant je les adore. De toute façon, on ne grandira pas bien, assis dans le confort de notre sofa.

Voici une des épreuves responsables de mon état actuel…

Tout part de mon accident en 1981. À cette époque, on valorisait le renforcement positif sans tenir compte des limites. Encore aujourd’hui, on peut entendre ce pitoyable discours.

J’ai 10 ans, j’apprends à grandir avec un handicap, car je viens de vivre un trauma qui me fit perdre une jambe, car oui, dans les faits, je suis handicapé, n’ayons pas peur des mots. On me disait que je pourrais continuer ma vie sans avoir de contraintes. Que je pourrais faire ce que je veux. Eh bien, c’est ce que j’ai fait. Je me suis toujours dépassé dans tout. L’ambition de la réussite m’a obsédé au point de m’oublier là-dedans. Quand une chose me semblait difficile à réussir, je me disais que je n’étais pas à la hauteur, car on m’avait dit : «Tu pourras faire ce que tu veux Alain, y en a pas de limite»… Des mots larges de conséquences qui me font payer un prix cher aujourd’hui

Je n’en veux à personne, les gens n’étaient pas au courant des dangers de cette morale et on est toujours responsable de soi. J’ai vécu en cachant ma peine quand j’étais triste, j’ai vécu pour montrer que j’étais capable de me dépasser. Je me suis oublié dans la démesure et chaque fois que je faisais quelque chose, j’avais l’impression que le monde avait un regard de jugement sur moi, comme si on me regardait derrière l’épaule. Je n’avais pas confiance en moi et pourtant ceux qui me connaissent doivent être surpris de l’apprendre, je cachais bien mon jeu. Étais-je devenu un professionnel de la supercherie ?

En 2012, j’ai dû être opéré suite à du surmenage au travail, étant infirmier auxiliaire à domicile. J’ai traîné une blessure sur plusieurs mois. Une infection qui débuta par une folliculite. Avec mon acharnement à ne pas vouloir décevoir mes patrons, j’ai persisté à travailler ainsi, jour après jour. J’étais dans le déni de ma responsabilité à respecter mes limites, car j’avais peur qu’on me juge et qu’on ne me trouve pas à la hauteur.

Mais dans ma tête, j’avais l’impression de ne pas avoir le droit de «tomber en maladie». Qu’on ne me pardonnerait pas cette faute étant donné que je suis handicapé. J’ai toujours eu des patronnes très reconnaissantes, elles ne sont pas responsables de mon immaturité. Oui, je suis tombé en maladie dû à ma jambe. Mais si j’avais pris le temps de prendre quelques jours de repos, j’aurais guéri ma blessure. Qui n’a pas demandé de congé de maladie dans sa vie ? On m’en aurait donné, j’en avais d’accumulés.

Mais étant donné que j’ai persisté à travailler ainsi, j’ai aggravé ma blessure. Est-ce que cela fait de moi une personne qui ne peut exercer son travail ? Bien sûr que non.

Avec la réussite de mes études et l’acquisition de mon diplôme, je peux vous dire que j’avais bâti pour la première fois une forte confiance en soi. De plus, avant même la fin de ma formation, on m’avait engagé pour travailler dans les CLSC de la vieille Capitale. C’était pour moi le couronnement des efforts déployés. C’était, et je n’exagère pas, la plus belle année de ma vie. J’avais réussi quelque chose de grand. Quand je raconte ça, c’est toujours en mesure avec moi-même. J’étais, et je dois le dire, très fier de moi.

Quand j’ai eu passé mon entrevue d’embauche, j’ai promis d’être à la hauteur, car on m’avait fait confiance. À ce moment, je n’avais aucune douleur fantôme à ma jambe, j’étais en pleine forme et je ne souffrais pas de devoir travailler jour après jour. J’étais heureux épanoui et très motivé, trop motivé.

Ma promesse de ne pas décevoir à l’embauche m’a donné l’illusion que je devais être parfait dans la réalisation de mon travail, même aux dépens de ma santé.

La prochaine fois, je vous ferai part de ma chute dû au déni de mes limites. Elle n’est pas banale.

Merci et à bientôt pour la suite !

Alain Ayers

Auteur: Alain Ayers

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